Savoir vs Sagesse

Attention: dans cet article, je vole, du coca, l’âne. Vous voilà prévenus.

Le savoir et la sagesse. Peu de mots dans la langue sont plus galvaudés dans leur combinaison.

Si galvaudés par l’usage qu’on a du mal à savoir ce qu’ils veulent dire. On peut leur trouver une différence de nature (l’un est un outil, l’autre un ouvrage achevé). La sagesse, il est vrai, trouve sa source dans l’expérience. On peut rajouter à côté le terme de naïveté, ce qui vient avant la sagesse. Quoique comme le montrent des œuvres aussi variés et intemporelles que L’ingénu de Voltaire, le Silver Surfer ou Superman, la naïveté est parfois une forme de sagesse.

Mais je dirais que le plus gros problème avec la sagesse c’est son impossible transmission. Les êtres vivants cherchent à évoluer, à transmettre leurs savoirs par des messages, qu’ils soient de nature linguistique ou gestuelle (ou autres). On a plus ou moins compris à présent que le feu brûle et que les radiation nous tuent, alors que rien dans notre code génétique ne contient l’information «attention l’uranium c’est pourri, faut pas toucher ». Donc, nous sommes (encore un peu) soumis à l’évolution naturelle mais nous sommes aussi capables de nous améliorer et de nous adapter de notre vivant, tout comme beaucoup d’animaux.

Et ce qui nous a permis de faire ça plus efficacement que d’autres animaux, c’est le langage qui permet la narration :

(je posai nonchalamment ma main sur la barre d’uranium235 enrichie et m’apprêtai à lui dire que t’as de beaux yeux tu sais, quand soudain !)

et la capacité à comprendre l’abstraction.

Allégorie : « monsieur Trump, l’humanité est en train de crever à cause de toutes les saletés dans l’air et l’eau, il faudrait faire quelque chose. – NAN, veut mon 4×4 et mes steaks congelés, on garde tout comme c’était, chier ! »

OK, ça ne concerne peut-être pas tous les individus, mais pensez à l’échelle de l’espèce.

Du coup, je me demande souvent quelle est la raison de l’existence d’un mot et pourquoi tel ou tel assemblage de syllabe plutôt qu’un autre. En fac de lettres, on m’a parlé d’un dialogue de Platon appelé le Cratyle qui parle justement de cette question. Dans ce dialogue, Hermogènes soutient la thèse selon laquelle les mots sont créés par convention de manière arbitraire, et Cratyle prétend qu’il existe une relation naturelle et intrinsèque entre les mots et les objets qu’ils représentent. Et puis à la fin Socrate arrive et nous dit que ce n’est ni l’un ni l’autre. Mais l’idée que les mots peuvent ne pas être arbitraires est restée sous le nom de Cratylisme.

A vrai dire j’imagine plutôt l’apparition des mots comme une superposition de couches géologiques: l’arbitraire des premiers balbutiements de l’Homme s’est associé à des millénaires de pensée, nourrie d’un côté par l’expérience (notamment sonore) du monde, de l’autre par l’imagination. Des milliers d’Hommes ont pensé le langage. Un moindre nombre d’entre eux l’a même réfléchi !

Nous faisons tous usage d’une langue qui porte la sagesse de plusieurs centaines de milliers d’années d’existence, d’expérience, de pensée. Comme le montre parfois l’étude étymologique. Or, de ce langage censé nous apporter une richesse d’expérience sans précédents, on n’en retire souvent pas grand-chose, ou alors des fragments dont on connaît tous vaguement le sens

du genre : « En avril, ne te découvre pas d’un fil »,

auquel on rétorquera doctement : – ta gueule, mémé »

jusqu’au jour où on se retrouve au lit avec 40 de fièvre : « eh merde.»

Et puisqu’on est sur le sujet de la sagesse ancestrale : tout ce qui est jeune se révolte à raison contre ce qui est vieux, car il veut se sentir exister. Lui aussi a le désir de produire.
Ado, on sent perpétuellement de nouvelles forces et de nouvelles aspirations nous habiter, même si en pratique ça ressemble plutôt à une montagne russe où on dégueule en haut pour tout recevoir sur la tête en bas.
On ne peut pas concevoir, grisé par toutes ces énergies nouvelles, que tout soit déjà dit et qu’on arrive trop tard comme disait machin.
La découverte de nouvelles libertés, l’action des hormones et d’autres facteurs font que nous pensons tout savoir mieux que les autres, surtout que les vieux « qui ne nous comprennent pas ».

On ne comprend pas vraiment que tous les mots ont un sens si merveilleusement riche que la poésie est déjà en eux. Il suffit de lire Alain Rey pour se rendre compte que le langage nourri la pensée.

Pour moi il n’existe aucun dilemme de type œuf/poule quand on parle du langage et de la pensée. Si l’on considère que la pensée c’est ce qui reste dans notre cerveau une fois le programme « bouffe et reproduction cycle long» mis de côté, alors le babillage, les cris, les signes sont venus AVANT la pensée et grâce à l’instinct, comme chez beaucoup d’animaux. Et à force d’habitude, l’Homme s’est mis à associer un geste, un acte à une parole: « fabriquer lance avec bout de bois et pierre », « putain, si on taillait la pierre au lieu de cramer notre bâton ? », «  Hey, regarde mon allégorie rupestre du combat perpétuel de l’Homme contre la nature hostile, c’est profond, non ?… On baise ? ». La boucle était bouclée, le langage était né de l’instinct pour engendrer la pensée.


Comme je viens de l’illustrer brillamment, il est très difficile quand on n’y connaît rien de concevoir que tout a été pensé si méticuleusement par des gens plus intelligents que nous qu’on n’aura vraisemblablement jamais raison de questionner les savoirs anciens ou d’essayer de réinventer la roue. C’est un peu l’inverse du syndrome de l’imposteur. On a lu deux trois papiers de vulgarisation et hop, on pond un « traité sur l’origine du cosmos, de la vie et de la pensée ». En réalité il est probable que si un anthropologue lit ce qui précède un jour, soit il se tapera la tête contre les murs en hurlant, soit il retournera à son travail bien ingrat pour tenter de donner à nos connards de cerveaux un peu plus de rigueur.

Une fois la crise d’ado passée, on découvre que c’est plus compliqué et que l’humanité a une fâcheuse tendance à oublier non seulement la richesse du langage qu’elle emploie mais surtout sa signification. Pire, puisque le langage est bien souvent le moteur de notre pensée, et donc de notre vision du monde, moins nous maîtrisons l’histoire des mots (je ne parle même pas de la maîtrise technique de la langue), plus nous oublions ce qui nous a mis dans la merde ne serait-ce que dix ans plus tôt (les élections sur fond de langue de bois, les guerres mondiales sur fond d’eugénisme et de xénophobie, les élections, la mondialisation, les élections, …). À tous ces problèmes bien connus et répertoriés que l’humanité prend régulièrement soin de ne pas éviter, s’ajoute des enjeux modernes qui ont souvent été anticipés :

– la dégradation du climat (l’une des causes bien connues depuis des siècles étant la déforestation, perturbant le cycle de l’eau et la biosphère alentour),

– l’automatisation des tâches et la crise du chômage,

– la condition féminine (celui-là ça doit bien être le plus anticipé de tous, et celui sur lequel on a le moins agi. Je me demande si un antique rigolo n’a pas fait le pari un jour de réussir à troller les femmes jusqu’à la fin des temps. Un colossal connard. Genre l’ancêtre de Cyril Hanouna.)

Et plein d’autres !

C’est un peu effrayant de se dire que l’Histoire est cyclique. D’autant plus que la nature, elle, s’en branle de la répétition, c’est le propre de l’Homme de reproduire ses erreurs. La nature, elle, progresse grâce à ses erreurs, et c’est tout. La vie fonctionnant grâce au carbone, l’hydrogène, l’oxygène et l’azote ? une erreur qui s’est pérennisée. Si ça se trouve elle a essayé plein d’autres trucs, ici ou ailleurs, qui n’ont pas fonctionné.
Mais en oubliant l’histoire des mots et l’Histoire tout court, en pensant qu’on n’a pas besoin de cette masse inouïe de connaissances empiriques engrangées dans la douleur et la peur par des milliers de générations d’Hommes avant nous, parce que nous on est moderne et que eux sont des ringards même pas capables d’écrire un tweet, je trouve qu’on perd un peu en épaisseur, qu’on régresse à l’état d’adolescent occidental gâté…

Evidemment ce n’est pas un rejet conscient du passé, c’est plutôt un élan constructif qui prouve qu’on peut aussi progresser sans être enfermé dans des dogmes à la con qui n’ont plus lieu d’être. Et d’un côté, il est logique que l’Homme à la mémoire limitée, aux capacités physiques limitée, à la durée de vie limitée ne perçoive individuellement que ce qui lui est un danger direct et plus ou moins immédiat. 7 milliards de bipèdes ne peuvent pas tous prendre soin de tous les autres. L’espèce, quand elle atteint ce niveau de compétition entre les individus, a forcément un mal fou à tout coordonner.

J’entends déjà les transhumanistes me gueuler dans les artichettes qu’ils ont la solution, en nous foutant le wifi dans la soupière pour nous donner un accès illimité à un internet transfiguré, devenu conscience collective, une empathie permanente avec l’espèce. Tout ça sans nous ôter notre sens de l’identité individuelle particulière et autonomismique… Remarquez que ça serait pas mal, si on écarte les court-circuits et autres interférences publicitaires et récupération politico-commerciales.. Non, ça c’est pas possible. Oubliez ça, mauvaise idée.

Non, vraiment je pense quand même que tu devrais au moins te souvenir de ça, ô grand inconscient collectif: Scio me nihil scire. Ça te fait pas de mal.

Pour finir sur une digression inopportune : ce problème de la vie basée sur le carbone est réellement fascinant et beaucoup plus complexe qu’on le croit : Il existe peut-être une vie extra-terrestre toute proche mais que nous ne sommes pas capables de percevoir car notre modèle de “La Vie” est celui défini par l’abondance du carbone sur Terre. Par l’existence d’un système nerveux. Par la reproduction. L’intelligence est définie en fonction de certaines habilités ou protubérances (le pouce opposable, évidemment !), qui sont eux aussi des lancés de dés faits à l’aveugle par mère nature. Rien ne nous dit que des êtres à l’intelligence imperceptible pour nous ne peuvent pas se développer sous nos yeux ou dans des conditions différentes de celles de la Terre, et en dehors de ce que nous appelons la matière organique (oxygène, azote, hydrogène, carbone). Une gravité différente rendraient ces êtres quadrupèdes, rempants ou aériens (imaginez un piaf qui n’aurait pas de pattes, et qui dormirait en plein vol, comme les chevaux dorment « debout ». Classe.), leur corps serait basé sur une interaction chimique entre d’autres éléments, voire sur des interactions entre des champs invisibles. Un bidule vivant dans une dimension recourbée comme celles prédites par certaines versions de la théorie des cordes, et qui boufferait des neutrinos en rotant de l’énergie noire, alimentant ainsi l’expansion de l’univers…

Tout ça pour dire que j’aime la science, même si je n’y comprends pas grand-chose.

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