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Introduction Liminaire et néanmoins préalable

Que les choses souayent claires: je n’ai rien contre ce pauvre Voltaire. J’ai fait figurer cette phrase en chute d’un de mes textes un jour et c’est devenu une sorte de tradition. En réalité je voulais appeler ce blog dont les articles étaient écrits aux commodités « Les pensées de Jaques Mairde », ou encore « Carnets du fondement ».

Quel est l’objet de ce site ? de parler de littérature, de sciences, de composition musicale et de métaphysique par l’angle de vue du petit bout de la lorgnette, par la petite porte de l’Histoire, à travers les yeux du badaud des rues. C’est donc une sorte de brouillon, de carnet de croquis destiné à accueillir les textes, dessins et morceaux de musique qui me passent par la tête.

Bienvenue, et bonne lecture. En cadeau, un des fameux articles “de merde”:

Je suis Jaques Mairde, professeur de Lettres françaises, compositeur de musique, passionné de sciences. Ah, et de temps en temps je marche dans la rue.

Que fais-je ? Fais-je seulement ? Question lancinante autant que rhétorique. À l’heure où je vous parle, sur un trône de fer, je fais.

C’est mon anniversaire et JE dépose un cadeau, anonyme et sans destinataire, une partie de moi que je lègue à qui veut la prendre, qui ne me sert guère. Non ce n’est pas mon membre mais force est de l’admettre et comme dirait Jean Pierre Koffe : « c’est d’la merde ! ».

Pourquoi cette œuvre ? Ne m’obligez pas à répondre par la grossière à une question somme toute inutile. Quelle est la raison d’être d’une œuvre d’art ? Capturer un temps, un moment pour les plus humbles, un endroit, une émotion. Sublimer une passion qui fait souffrir et souffrir, pour en distiller une puissance créatrice qui a poussé l’espèce humaine au sommet du réseau trophique.

Je sais ce que vous vous dites. Il prend son étron pour un prix nobel. Figurez-vous que la réciproque est vraie. Mais nous y reviendrons.

J’ai voulu pendant un temps (celui d’abaisser la lunette) appeler mon œuvre «  Les carnets du fondement » en hommage à ces deux grands adorateurs de la merde, Dostoïevsky et Rabelais. L’un faisait dans la plus noire diarrhée psychotique, l’autre dans le plus léger (le terme étant purement symbolique en l’occurence, la plus simple observation scientifique permettant de déduire aisément qu’un caca de géant est parfaitement massif, d’où l’élevage intensif des poussins-essuyeurs attesté dès cette époque par l’archéologie).

J’ai préféré rendre hommage à un individu presque ignoré aujourd’hui car enfin il est très mal vu de déféquer lorsqu’on est célèbre, à part dans le Show-biz.

Si j’écris ce pamphlet dans une telle position, si inconfortable soit-elle pour mon anus (les lecteurs de bandes dessinées opiniâtres me comprendront) c’est bien pour faire œuvre d’élévation intellectuelle et morale. Libéré de toute contingence sociétale dans ce lieu de chasteté (tout ça c’est stérile, on le sait), je puis me livrer sans vergogne à la liquidation. Tout doit disparaître. À Dieu, déchet de moi, away with you !

Sur ce trône de fer, rustre hanté par les songes

D’intermittent sommeil s’éveille une idée longue,

Me vient une pensée des plus sombres et hâtives

Qui n’aspire qu’à retomber, dernière hantise.

Trivial, certes. Mais non idiot. En effet, sur les portes de toilettes publiques, les idées fusent et s’envolent à jamais. Seuls persistent, témoins d’un long combat contre la propre intériorité de l’Homme, des fresques épiques retraçant les faits d’armes de ces glorieuses idées latrinaires :

« Nique ta mère”
“ACAB”
“l’enfer c les autres”
“les autres ils t’emmerdent”

L’on n’ira pas plus loin. Cependant arrêtons-nous un instant sur ce besoin quasi-viscéral de plagier Jean-Paul Sartre au moment de chier une daube: il doit forcément y avoir une explication logique. Je vous laisse la trouver.

Rimbaud avait compris, lui, s’il n’en parlait point, que la merde et les grands idéaux étaient d’une seule étoffe. Du bas vers le haut, et fatalement l’inverse. Il n’est aucune échappatoire.

Et vous allez voir, vous qui osez encore lire ces lignes malgré tous les efforts qui ont été faits pour vous en dissuader, que le thème de la défécation reviendra souvent. Ceux qui me reprocheraient l’effet de mode auraient bien tort : si j’ai beaucoup aimé Le charme discret de l’intestin de Giulia Enders, il ne m’a pas influencé en la matière (si je puis dire).




Mon cerveau est un connard

Mon cerveau est un connard.

Tout a commencé quand je me suis fait cette réflexion, en affectant l’air de sombre conciliabule intérieur du penseur de Rodin (qui si ça se trouve était juste très constipé) : « en fait je ne suis guère plus qu’un algorithme géographique ». Peut-être ai-je simplement appliqué à moi-même les études magistrales de Jared Diamond dont je vous conseille Guns, Germs and Steel et Collapse.

Ce pays. Cette maison et pas l’autre. L’athéisme hédoniste et vaguement humaniste. Cette culture et pas une autre. De la viande au menu tous les jours. Cette conception de la vie alternant travail pénible et vacances reposantes, de préférence dans un autre environnement où l’on peut quand même continuer à vivre comme si on n’avait pas bougé de chez nous. Le combat intérieur entre la curiosité et la flemme.

Parfois je me demande si d’autres données originelles auraient abouties à un moi diamétralement opposé. Ou alors en meilleure santé. Un moi musicien, écrivain, dessinateur, compositeur, scientifique, avec un petit boule de danseur de tango végétarien. Peut-être que je serais un moine ascète, un chrétien homophobe, un patron, un banquier, un djihadiste, un gros texan abruti, un paisible cultivateur, un crève-la-faim, un nomade du désert australien, un guerrier-chasseur d’une tribu encore préservée de la vague civilisatrice européenne.

Certes, toutes ces images sont d’affreux clichés, et c’est là que je voulais en venir : mon cerveau a l’air de s’accommoder de clichés dès qu’il tente une vague réflexion métaphysique. Mon cerveau est l’équivalent biologique du jeu des formes pour enfants en bas âge : si ça rentre dans le rond, c’est que c’est un rond (alors qu’en réalité il s’agit d’un cylindre. Con de môme).
Bon, après il y avait aussi moyen de feinter ce jeu en foutant le petit rond dans le gros carré. Je dépense une énergie prodigieuse à essayer de feinter mon cerveau en foutant le petit rond dans le gros carré.

Un autre exemple de déterminisme: si je pense à toutes ces questions existentielles, c’est que je suis suffisamment privilégié pour en avoir le temps. Si je devais me farcir 20 bornes à pinces pour aller chercher de l’eau croupie, je n’écrirais probablement pas.


Ce type de raisonnement conduit forcément à une sorte de nihilisme, ou au moins, de nostalgie : tout ce que je pense est-il déterminé à l’avance et sans mon consentement par mon éducation, mon environnement et son évolution ?
Peut-être que tous les raccourcis cognitifs fâcheux que prend notre cerveau en pensant nous faciliter la vie sont des garde-fous mis en place par notre instinct de survie à une époque où ils étaient nécessaires: Si le cerveau est accaparé par des concepts abstraits de plus en plus complexes, qui pilote le bras pour trouver la nourriture  ou chasser le prédateur ? Alors du coup, hop : explication magique.


De nos jours c’est plus trop d’actualité. En l’absence de prédateur et bénéficiant d’un accès facilité à une quasi-infinité de nourriture, peut-être le cerveau du type qui se voit attribuer le rôle d’intellectuel/artiste/penseur de son groupe social tente-t-il de s’adapter tant bien que mal en proposant des interprétations en petit peu plus complexes et nuancées du monde. Ce sont ces nuances qui permettent en général à la société d’aller mieux. Ces nuances semblent être de mieux en mieux intégrées dans nos cerveaux, ou en tout cas j’ai l’impression qu’on en comprend davantage l’importance.

Certes, Il y a des tas de phénomènes qui prouvent qu’on n’est pas sortis des ronces, et qu’il n’y a pas de quoi se vanter. Des phénomènes qui ne devraient même pas exister si on faisait un effort collectif.

La xénophobie, les dérives sécuritaires, la gay pride, le féminisme, le commerce équitable sont des conséquences de nos réponses inconstantes à la question « faut-il tolérer l’autre ? »
Et ça ne s’arrête pas là, on pourrait parler de l’environnement, de la religion, et même de la science (Je pense à la polémique autour du vaccin et à la vague de flat-earthers dont je n’arrive pas à savoir s’ils sont les pires ou les meilleurs trolls de tous les temps).

Il est très délicat pour notre cerveau d’avoir une vue d’ensemble, et d’agir en conséquence. Qu’ils soient conscients ou non, les raccourcis sont là, fondés sur l’expérience fatalement limitée qu’a chacun de nous, sur les on-dits, ou sur l’éducation que l’on a reçue.

Bref, c’est le merdier. C’est comme si vous alliez à Darty et qu’on vous demandait de choisir entre un écran de 4 pixels en 256 couleurs et un écran de dimension infinie dont votre pauvre œil ne pourra jamais percevoir toutes les nuances et devra simplifier le message pour ce connard de cerveau qui est à la ramasse. Sauf que le deuxième écran c’est le monde réel (j’éxagère, la résolution serait limitée par la longueur de Planck, mais ton pauvre oeil il s’en fout pas mal de la longueur de Planck, pas vrai?).

Pas étonnant dans ce cas qu’on s’invente des mondes alternatifs. C’est peut-être aussi de là que me vient (et je ne suis pas le seul) cet attrait pour la fiction et particulièrement les trucs bizarres, inquiétants, les croyances anciennes ou contemporaines, l’anticipation lointaine et, plus récemment, les histoires qui me font peur alors que je n’y crois pas: parce que c’est juste simple. C’est un peu con, certes : on invente plein de trucs farfelus et inexplicables pour nous dépayser du monde réel qui est si farfelu et inexplicable que notre cerveau doit simplifier tout ça au maximum. L’on me répondra à juste titre que l’on invente des mondes qui ne sont en fait que des recréations simplifiées du nôtre, justement déstinées à nous rendre intelligible ce qui ne l’est pas dans la vie de tous les jours.

Et encore, si on reste dans son coin, ça va à peu près, on maîtrise à la perfection la petite dispute conjugale entre ses voix intérieures (typiquement : une certaine forme d’humour noir qui s’en prend aux gens qui n’ont rien demandés me fait rire un peu malgré une voix intérieure qui me dit que je suis un oppresseur qui mériterait de glisser sur une merde de bichon pourri et de me péter toutes les dents en tombant). Mais si on connecte par le biais d’internet plein de cerveaux en pensant obtenir une meilleure résolution d’image, on est embêté : Astérix est misogyne, Independence Day est patriote jusqu’à la nausée en plus d’être l’équivalent scientifique du monstre de Frankenstein, Disney formate vos enfants, les jeux vidéos rendent violents, aigris, impuissants et obèses, L’Histoire de la Terre du Milieu est l’oeuvre d’un catholique intégriste violeur d’arbres, la laïcité est un truc de racistes, etc.
Donc, non, les clichés ne disparaissent pas avec l’accroissement du « niveau de vie » : Zéro prédateur et moins de famine n’empêchent pas notre cerveau de faire dans le grossier. On n’a tout simplement pas le temps de tourner notre langue sept fois dans notre bouche. C’est peut-être une conséquence de notre rapport au temps et de notre mode de vie hyperactif qui nous empêche d’utiliser notre intelligence convenablement en toutes circonstances. La preuve c’est que je viens de faire un super portrait d’internet. Alors que bon…
Peut-être faudrait-il donner plus de temps aux cerveaux pour se faire à l’idée que l’autre n’a pas toujours fondamentalement tort (il a tort parce que ces arguments sont merdiques). Cesser d’alimenter des “clash” au lieu d’organiser des débats. Arrêter d’essayer de rendre notre temps de cerveau « disponible » pour toutes les formes de l’exploitation, et commencer à l’occuper avec une réflexion plus saine ? La vérité ne peut pas s’exprimer en un tweet, même hyper bien ficelé. La vérité a besoin de temps, de nuances, de précision, d’argumentation.

Science-Fiction vs Vulgarisation (ou De l’Optimisme Contrarié)

Comme vous l‘avez peut-être déjà constaté, je suis un optimiste contrarié.

J‘aime (j‘adore) l’utopie, genre subsersif aujourd’hui, puisqu’il est de bon ton de décrire comment l’Homme se foirera complètement. J’adore imaginer, souvent benoîtement et sans trop de rigueur scientifique, les merveilleux bienfaits d‘internet (libre accès à la culture, liberté d‘expression, naissance de nouvelles industries et de nouvelles niches économiques), de la technologie en général (automatisation des tâches pénibles, augmentation des chances de survie chez les plus malchanceux comme chez les plus imbéciles, découverte d‘une source d‘énergie libre et illimitée), du retour de l‘humanisme comme valeur première devant le libéralisme et la jungle du marché libre, etc.

Mais très vite, mon cerveau (ce connard), dérape. Après la lecture d‘un 1984, par exemple, c‘est logique.

La logique vient souvent pourrir mon groove lorsque j‘imagine ces mondes meilleurs. Il m‘est totalement impossible de me complaire dans une de ces images positives sans chercher à comprendre comment on pourrait en arriver là. Et surtout, sans imaginer d‘abord tout ce qui pourrait mal tourner en cours de route.

En cela je suis épaulé par des légions de récits dystopiques et post-apocalyptiques comme « Viens, je vais te redonner confiance en l’humanité en 150 pages » ou encore «  l’erreur d’interprétation qui détruisit l’humanité  ». On sent bien qu’il y aura toujours un débile ou un égoïste pour faire foirer le truc.


En général ce genre de récit prend appui sur un raisonnement qui m’agace: la science est néfaste et elle produit des bombes nucléaires. C’est bien une rhétorique d’homme de lettres qui à l’école détestait les maths. Certes il a dû exister des scientifiques véreux, des militaires généreux et patriotes et des chercheurs grassement rémunérés par des laboratoires pharmaceutiques, mais la science n’y est pour rien. Si on n’avait pas laissé les entreprises et l’armée être les plus offrants dans le domaine de la recherche, le chercheur aurait eu un réel choix entre le bien commun et l’intérêt privé. Dès lors qu’on a le choix entre survivre honteusement mais bien payé et crever la dalle dans une gloire anonyme après 8 ans d’études, les dés semblent pipés, ne trouvez-vous-t-il pas ?

Evidemment tout cela est infiniment plus compliqué, il existe aussi des entreprises bienfaisantes et des états dirigés par des autocrates (en anglais : sons of bitches) sans vergogne, mais il est totalement illogique et idiot d’accabler la science. On n’accable pas l’agriculture à cause du quinoa. Pourtant c’est dégueulasse et tout le monde le sait. Pourquoi ? Parce que l’agriculture n’y est pour rien. Comment ça, je fais de la démagogie ? Bah, je recommencerai parce que ça marche bien.

Toujours est-il que mon esprit scientifique fout les boules à mon imagination, qui n’arrive pas à évaluer clairement ce qu’elle voit : faut-il être optimiste ou pessimiste ? J’ai rarement été sensible à l’utopie ou à la dystopie. Il arrive que des récits d’anticipation ou autres me subjuguent mais ce n’est jamais parce que je leur reconnais une clairvoyance exceptionnelle. Il ne suffit pas d’être un incroyable observateur comme l’ont été Orwell, Vernes et beaucoup d’autres. Il faut aussi être un bon conteur. L’art de la narration est au moins aussi important que la pertinence de ce que l’on raconte. C’est pour ça que pour une fois la littérature de fiction n’est pas forcément le meilleur moyen de guider mon imagination indécise.

Dans ces cas-là, je me plonge dans La Réalité Cachée de Brian Greene, dans Effondrements, comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie de Jared Diamond, dans Le gêne égoïste de Richard Dawkins ou même dans Comprendre la physique, dont je vous ai déjà parlé quelque part. J’aime que des gens qui sont à la pointe du savoir humain dans un domaine s’abaissent à mon niveau pour m’élever un peu. Bien sûr, en ce qui me concerne les notes de bas de pages de Greene resteront un mystère insoluble et fascinant à tout jamais (je fais évidemment partie de ces gens qui détestaient les maths à l’école. Maintenant je les aime bien parce qu’on ne me force pas à essayer de les comprendre, j’essaye tout seul. Parfois ça marche, parfois j’abandonne mais sans aigreur, plutôt avec une profonde admiration et une tendresse pour un mathématicien rêveur aux yeux distants, dans sa bulle, chauve sur le sommet du crâne que je me représente toujours en voyant une équation imbitable pleine de signes cabalistiques). C’est à la fin d’un de ces bouquins que je me sens remonté à bloc, l’inspiration au beau fixe et l’extralucidité branchée sur le triphasé. En gros, j’ai une gaule métaphysique à faire peur à la sainte vierge. Et une certaine propension au blasphème, mais je m’en fous je me réincarnerai en Megachasma Pelagios puisque des médiocres m’ont dit que je ne pourrai pas être le tout puissant sarlaac sous le fallacieux prétexte qu’il serait une créature de fiction. Vous n’en savez rien, d’abord.

En bref : si comme moi vous êtes perplexe face à l’égale mesure de dangers et d’améliorations à venir, lisez des bouquins de vulgarisation un peu sérieux. C’est sincère, reposant, et le plus souvent ça rend humble. Si vous recherchez l’évasion, lisez de la « Science-réalité », c’est mieux qu’à la télé, ça vous apprend qu’il y a de bons scientifiques, des gens géniaux qui passent des années (que dis-je, des dizaines d’années!) à trier des crottes d’oiseaux, à compter des atomes, à remplir des tableaux excel. ça vous apprend aussi que la science telle qu’on vous la présente dans les médias ou par le truchement des politiciens N’EST PAS LA SCIENCE.

Ça a aussi des tas d’avantages annexes de lire un bouquin de vulgarisation : ça vous éloigne de toutes les contingences de la vie quotidienne, ça vous donne envie, ça vous berce pour dormir, ça vous épate jusqu’à l’hilarité, ça vous donne une bibliothèque de choses à réviser mentalement quand vous ne pouvez échapper au discours de monsieur le maire ou de votre collègue de bureau. Et pour ma part, ça me permet de pencher du côté de l’optimisme. Je vous vois venir : comment le fait de savoir que l’univers est gouverné par des lois tellement contre-intuitives que seuls les mathématiciens de haut vol peuvent réellement les appréhender peut-il me donner quelque espoir dans une société meilleure ? J’en sais rien. Et les récits captivants de toutes ces civilisations disparues à jamais à cause de comportements que nous sommes allègrement en train de reproduire ? Oui, je me sens mieux après les avoir lus. C’est comme une dystopie anachronique : C’est déjà arrivé, et on sait à peu près comment. On devrait pouvoir faire du rétro-engineering historique et corriger le tir, non ? j’en sais rien. Mais je me sens un poil plus optimiste à chaque fois.

Notez que les causes comme les conséquences de mon optimisme contrarié sont souvent bien plus triviales. Il suffit de penser à la première fois que j’ai mangé du quinoa parce qu’on m’avait dit que c’était bon, ou encore du conflit encore non-résolu entre mon attrait pour les œuvres d’art impérissables et ma passion pour les abjectes daubes cinématographiques.

Savoir vs Sagesse

Attention: dans cet article, je vole, du coca, l’âne. Vous voilà prévenus.

Le savoir et la sagesse. Peu de mots dans la langue sont plus galvaudés dans leur combinaison.

Si galvaudés par l’usage qu’on a du mal à savoir ce qu’ils veulent dire. On peut leur trouver une différence de nature (l’un est un outil, l’autre un ouvrage achevé). La sagesse, il est vrai, trouve sa source dans l’expérience. On peut rajouter à côté le terme de naïveté, ce qui vient avant la sagesse. Quoique comme le montrent des œuvres aussi variés et intemporelles que L’ingénu de Voltaire, le Silver Surfer ou Superman, la naïveté est parfois une forme de sagesse.

Mais je dirais que le plus gros problème avec la sagesse c’est son impossible transmission. Les êtres vivants cherchent à évoluer, à transmettre leurs savoirs par des messages, qu’ils soient de nature linguistique ou gestuelle (ou autres). On a plus ou moins compris à présent que le feu brûle et que les radiation nous tuent, alors que rien dans notre code génétique ne contient l’information «attention l’uranium c’est pourri, faut pas toucher ». Donc, nous sommes (encore un peu) soumis à l’évolution naturelle mais nous sommes aussi capables de nous améliorer et de nous adapter de notre vivant, tout comme beaucoup d’animaux.

Et ce qui nous a permis de faire ça plus efficacement que d’autres animaux, c’est le langage qui permet la narration :

(je posai nonchalamment ma main sur la barre d’uranium235 enrichie et m’apprêtai à lui dire que t’as de beaux yeux tu sais, quand soudain !)

et la capacité à comprendre l’abstraction.

Allégorie : « monsieur Trump, l’humanité est en train de crever à cause de toutes les saletés dans l’air et l’eau, il faudrait faire quelque chose. – NAN, veut mon 4×4 et mes steaks congelés, on garde tout comme c’était, chier ! »

OK, ça ne concerne peut-être pas tous les individus, mais pensez à l’échelle de l’espèce.

Du coup, je me demande souvent quelle est la raison de l’existence d’un mot et pourquoi tel ou tel assemblage de syllabe plutôt qu’un autre. En fac de lettres, on m’a parlé d’un dialogue de Platon appelé le Cratyle qui parle justement de cette question. Dans ce dialogue, Hermogènes soutient la thèse selon laquelle les mots sont créés par convention de manière arbitraire, et Cratyle prétend qu’il existe une relation naturelle et intrinsèque entre les mots et les objets qu’ils représentent. Et puis à la fin Socrate arrive et nous dit que ce n’est ni l’un ni l’autre. Mais l’idée que les mots peuvent ne pas être arbitraires est restée sous le nom de Cratylisme.

A vrai dire j’imagine plutôt l’apparition des mots comme une superposition de couches géologiques: l’arbitraire des premiers balbutiements de l’Homme s’est associé à des millénaires de pensée, nourrie d’un côté par l’expérience (notamment sonore) du monde, de l’autre par l’imagination. Des milliers d’Hommes ont pensé le langage. Un moindre nombre d’entre eux l’a même réfléchi !

Nous faisons tous usage d’une langue qui porte la sagesse de plusieurs centaines de milliers d’années d’existence, d’expérience, de pensée. Comme le montre parfois l’étude étymologique. Or, de ce langage censé nous apporter une richesse d’expérience sans précédents, on n’en retire souvent pas grand-chose, ou alors des fragments dont on connaît tous vaguement le sens

du genre : « En avril, ne te découvre pas d’un fil »,

auquel on rétorquera doctement : – ta gueule, mémé »

jusqu’au jour où on se retrouve au lit avec 40 de fièvre : « eh merde.»

Et puisqu’on est sur le sujet de la sagesse ancestrale : tout ce qui est jeune se révolte à raison contre ce qui est vieux, car il veut se sentir exister. Lui aussi a le désir de produire.
Ado, on sent perpétuellement de nouvelles forces et de nouvelles aspirations nous habiter, même si en pratique ça ressemble plutôt à une montagne russe où on dégueule en haut pour tout recevoir sur la tête en bas.
On ne peut pas concevoir, grisé par toutes ces énergies nouvelles, que tout soit déjà dit et qu’on arrive trop tard comme disait machin.
La découverte de nouvelles libertés, l’action des hormones et d’autres facteurs font que nous pensons tout savoir mieux que les autres, surtout que les vieux « qui ne nous comprennent pas ».

On ne comprend pas vraiment que tous les mots ont un sens si merveilleusement riche que la poésie est déjà en eux. Il suffit de lire Alain Rey pour se rendre compte que le langage nourri la pensée.

Pour moi il n’existe aucun dilemme de type œuf/poule quand on parle du langage et de la pensée. Si l’on considère que la pensée c’est ce qui reste dans notre cerveau une fois le programme « bouffe et reproduction cycle long» mis de côté, alors le babillage, les cris, les signes sont venus AVANT la pensée et grâce à l’instinct, comme chez beaucoup d’animaux. Et à force d’habitude, l’Homme s’est mis à associer un geste, un acte à une parole: « fabriquer lance avec bout de bois et pierre », « putain, si on taillait la pierre au lieu de cramer notre bâton ? », «  Hey, regarde mon allégorie rupestre du combat perpétuel de l’Homme contre la nature hostile, c’est profond, non ?… On baise ? ». La boucle était bouclée, le langage était né de l’instinct pour engendrer la pensée.


Comme je viens de l’illustrer brillamment, il est très difficile quand on n’y connaît rien de concevoir que tout a été pensé si méticuleusement par des gens plus intelligents que nous qu’on n’aura vraisemblablement jamais raison de questionner les savoirs anciens ou d’essayer de réinventer la roue. C’est un peu l’inverse du syndrome de l’imposteur. On a lu deux trois papiers de vulgarisation et hop, on pond un « traité sur l’origine du cosmos, de la vie et de la pensée ». En réalité il est probable que si un anthropologue lit ce qui précède un jour, soit il se tapera la tête contre les murs en hurlant, soit il retournera à son travail bien ingrat pour tenter de donner à nos connards de cerveaux un peu plus de rigueur.

Une fois la crise d’ado passée, on découvre que c’est plus compliqué et que l’humanité a une fâcheuse tendance à oublier non seulement la richesse du langage qu’elle emploie mais surtout sa signification. Pire, puisque le langage est bien souvent le moteur de notre pensée, et donc de notre vision du monde, moins nous maîtrisons l’histoire des mots (je ne parle même pas de la maîtrise technique de la langue), plus nous oublions ce qui nous a mis dans la merde ne serait-ce que dix ans plus tôt (les élections sur fond de langue de bois, les guerres mondiales sur fond d’eugénisme et de xénophobie, les élections, la mondialisation, les élections, …). À tous ces problèmes bien connus et répertoriés que l’humanité prend régulièrement soin de ne pas éviter, s’ajoute des enjeux modernes qui ont souvent été anticipés :

– la dégradation du climat (l’une des causes bien connues depuis des siècles étant la déforestation, perturbant le cycle de l’eau et la biosphère alentour),

– l’automatisation des tâches et la crise du chômage,

– la condition féminine (celui-là ça doit bien être le plus anticipé de tous, et celui sur lequel on a le moins agi. Je me demande si un antique rigolo n’a pas fait le pari un jour de réussir à troller les femmes jusqu’à la fin des temps. Un colossal connard. Genre l’ancêtre de Cyril Hanouna.)

Et plein d’autres !

C’est un peu effrayant de se dire que l’Histoire est cyclique. D’autant plus que la nature, elle, s’en branle de la répétition, c’est le propre de l’Homme de reproduire ses erreurs. La nature, elle, progresse grâce à ses erreurs, et c’est tout. La vie fonctionnant grâce au carbone, l’hydrogène, l’oxygène et l’azote ? une erreur qui s’est pérennisée. Si ça se trouve elle a essayé plein d’autres trucs, ici ou ailleurs, qui n’ont pas fonctionné.
Mais en oubliant l’histoire des mots et l’Histoire tout court, en pensant qu’on n’a pas besoin de cette masse inouïe de connaissances empiriques engrangées dans la douleur et la peur par des milliers de générations d’Hommes avant nous, parce que nous on est moderne et que eux sont des ringards même pas capables d’écrire un tweet, je trouve qu’on perd un peu en épaisseur, qu’on régresse à l’état d’adolescent occidental gâté…

Evidemment ce n’est pas un rejet conscient du passé, c’est plutôt un élan constructif qui prouve qu’on peut aussi progresser sans être enfermé dans des dogmes à la con qui n’ont plus lieu d’être. Et d’un côté, il est logique que l’Homme à la mémoire limitée, aux capacités physiques limitée, à la durée de vie limitée ne perçoive individuellement que ce qui lui est un danger direct et plus ou moins immédiat. 7 milliards de bipèdes ne peuvent pas tous prendre soin de tous les autres. L’espèce, quand elle atteint ce niveau de compétition entre les individus, a forcément un mal fou à tout coordonner.

J’entends déjà les transhumanistes me gueuler dans les artichettes qu’ils ont la solution, en nous foutant le wifi dans la soupière pour nous donner un accès illimité à un internet transfiguré, devenu conscience collective, une empathie permanente avec l’espèce. Tout ça sans nous ôter notre sens de l’identité individuelle particulière et autonomismique… Remarquez que ça serait pas mal, si on écarte les court-circuits et autres interférences publicitaires et récupération politico-commerciales.. Non, ça c’est pas possible. Oubliez ça, mauvaise idée.

Non, vraiment je pense quand même que tu devrais au moins te souvenir de ça, ô grand inconscient collectif: Scio me nihil scire. Ça te fait pas de mal.

Pour finir sur une digression inopportune : ce problème de la vie basée sur le carbone est réellement fascinant et beaucoup plus complexe qu’on le croit : Il existe peut-être une vie extra-terrestre toute proche mais que nous ne sommes pas capables de percevoir car notre modèle de “La Vie” est celui défini par l’abondance du carbone sur Terre. Par l’existence d’un système nerveux. Par la reproduction. L’intelligence est définie en fonction de certaines habilités ou protubérances (le pouce opposable, évidemment !), qui sont eux aussi des lancés de dés faits à l’aveugle par mère nature. Rien ne nous dit que des êtres à l’intelligence imperceptible pour nous ne peuvent pas se développer sous nos yeux ou dans des conditions différentes de celles de la Terre, et en dehors de ce que nous appelons la matière organique (oxygène, azote, hydrogène, carbone). Une gravité différente rendraient ces êtres quadrupèdes, rempants ou aériens (imaginez un piaf qui n’aurait pas de pattes, et qui dormirait en plein vol, comme les chevaux dorment « debout ». Classe.), leur corps serait basé sur une interaction chimique entre d’autres éléments, voire sur des interactions entre des champs invisibles. Un bidule vivant dans une dimension recourbée comme celles prédites par certaines versions de la théorie des cordes, et qui boufferait des neutrinos en rotant de l’énergie noire, alimentant ainsi l’expansion de l’univers…

Tout ça pour dire que j’aime la science, même si je n’y comprends pas grand-chose.