Mon cerveau est un connard

Mon cerveau est un connard.

Tout a commencé quand je me suis fait cette réflexion, en affectant l’air de sombre conciliabule intérieur du penseur de Rodin (qui si ça se trouve était juste très constipé) : « en fait je ne suis guère plus qu’un algorithme géographique ». Peut-être ai-je simplement appliqué à moi-même les études magistrales de Jared Diamond dont je vous conseille Guns, Germs and Steel et Collapse.

Ce pays. Cette maison et pas l’autre. L’athéisme hédoniste et vaguement humaniste. Cette culture et pas une autre. De la viande au menu tous les jours. Cette conception de la vie alternant travail pénible et vacances reposantes, de préférence dans un autre environnement où l’on peut quand même continuer à vivre comme si on n’avait pas bougé de chez nous. Le combat intérieur entre la curiosité et la flemme.

Parfois je me demande si d’autres données originelles auraient abouties à un moi diamétralement opposé. Ou alors en meilleure santé. Un moi musicien, écrivain, dessinateur, compositeur, scientifique, avec un petit boule de danseur de tango végétarien. Peut-être que je serais un moine ascète, un chrétien homophobe, un patron, un banquier, un djihadiste, un gros texan abruti, un paisible cultivateur, un crève-la-faim, un nomade du désert australien, un guerrier-chasseur d’une tribu encore préservée de la vague civilisatrice européenne.

Certes, toutes ces images sont d’affreux clichés, et c’est là que je voulais en venir : mon cerveau a l’air de s’accommoder de clichés dès qu’il tente une vague réflexion métaphysique. Mon cerveau est l’équivalent biologique du jeu des formes pour enfants en bas âge : si ça rentre dans le rond, c’est que c’est un rond (alors qu’en réalité il s’agit d’un cylindre. Con de môme).
Bon, après il y avait aussi moyen de feinter ce jeu en foutant le petit rond dans le gros carré. Je dépense une énergie prodigieuse à essayer de feinter mon cerveau en foutant le petit rond dans le gros carré.

Un autre exemple de déterminisme: si je pense à toutes ces questions existentielles, c’est que je suis suffisamment privilégié pour en avoir le temps. Si je devais me farcir 20 bornes à pinces pour aller chercher de l’eau croupie, je n’écrirais probablement pas.


Ce type de raisonnement conduit forcément à une sorte de nihilisme, ou au moins, de nostalgie : tout ce que je pense est-il déterminé à l’avance et sans mon consentement par mon éducation, mon environnement et son évolution ?
Peut-être que tous les raccourcis cognitifs fâcheux que prend notre cerveau en pensant nous faciliter la vie sont des garde-fous mis en place par notre instinct de survie à une époque où ils étaient nécessaires: Si le cerveau est accaparé par des concepts abstraits de plus en plus complexes, qui pilote le bras pour trouver la nourriture  ou chasser le prédateur ? Alors du coup, hop : explication magique.


De nos jours c’est plus trop d’actualité. En l’absence de prédateur et bénéficiant d’un accès facilité à une quasi-infinité de nourriture, peut-être le cerveau du type qui se voit attribuer le rôle d’intellectuel/artiste/penseur de son groupe social tente-t-il de s’adapter tant bien que mal en proposant des interprétations en petit peu plus complexes et nuancées du monde. Ce sont ces nuances qui permettent en général à la société d’aller mieux. Ces nuances semblent être de mieux en mieux intégrées dans nos cerveaux, ou en tout cas j’ai l’impression qu’on en comprend davantage l’importance.

Certes, Il y a des tas de phénomènes qui prouvent qu’on n’est pas sortis des ronces, et qu’il n’y a pas de quoi se vanter. Des phénomènes qui ne devraient même pas exister si on faisait un effort collectif.

La xénophobie, les dérives sécuritaires, la gay pride, le féminisme, le commerce équitable sont des conséquences de nos réponses inconstantes à la question « faut-il tolérer l’autre ? »
Et ça ne s’arrête pas là, on pourrait parler de l’environnement, de la religion, et même de la science (Je pense à la polémique autour du vaccin et à la vague de flat-earthers dont je n’arrive pas à savoir s’ils sont les pires ou les meilleurs trolls de tous les temps).

Il est très délicat pour notre cerveau d’avoir une vue d’ensemble, et d’agir en conséquence. Qu’ils soient conscients ou non, les raccourcis sont là, fondés sur l’expérience fatalement limitée qu’a chacun de nous, sur les on-dits, ou sur l’éducation que l’on a reçue.

Bref, c’est le merdier. C’est comme si vous alliez à Darty et qu’on vous demandait de choisir entre un écran de 4 pixels en 256 couleurs et un écran de dimension infinie dont votre pauvre œil ne pourra jamais percevoir toutes les nuances et devra simplifier le message pour ce connard de cerveau qui est à la ramasse. Sauf que le deuxième écran c’est le monde réel (j’éxagère, la résolution serait limitée par la longueur de Planck, mais ton pauvre oeil il s’en fout pas mal de la longueur de Planck, pas vrai?).

Pas étonnant dans ce cas qu’on s’invente des mondes alternatifs. C’est peut-être aussi de là que me vient (et je ne suis pas le seul) cet attrait pour la fiction et particulièrement les trucs bizarres, inquiétants, les croyances anciennes ou contemporaines, l’anticipation lointaine et, plus récemment, les histoires qui me font peur alors que je n’y crois pas: parce que c’est juste simple. C’est un peu con, certes : on invente plein de trucs farfelus et inexplicables pour nous dépayser du monde réel qui est si farfelu et inexplicable que notre cerveau doit simplifier tout ça au maximum. L’on me répondra à juste titre que l’on invente des mondes qui ne sont en fait que des recréations simplifiées du nôtre, justement déstinées à nous rendre intelligible ce qui ne l’est pas dans la vie de tous les jours.

Et encore, si on reste dans son coin, ça va à peu près, on maîtrise à la perfection la petite dispute conjugale entre ses voix intérieures (typiquement : une certaine forme d’humour noir qui s’en prend aux gens qui n’ont rien demandés me fait rire un peu malgré une voix intérieure qui me dit que je suis un oppresseur qui mériterait de glisser sur une merde de bichon pourri et de me péter toutes les dents en tombant). Mais si on connecte par le biais d’internet plein de cerveaux en pensant obtenir une meilleure résolution d’image, on est embêté : Astérix est misogyne, Independence Day est patriote jusqu’à la nausée en plus d’être l’équivalent scientifique du monstre de Frankenstein, Disney formate vos enfants, les jeux vidéos rendent violents, aigris, impuissants et obèses, L’Histoire de la Terre du Milieu est l’oeuvre d’un catholique intégriste violeur d’arbres, la laïcité est un truc de racistes, etc.
Donc, non, les clichés ne disparaissent pas avec l’accroissement du « niveau de vie » : Zéro prédateur et moins de famine n’empêchent pas notre cerveau de faire dans le grossier. On n’a tout simplement pas le temps de tourner notre langue sept fois dans notre bouche. C’est peut-être une conséquence de notre rapport au temps et de notre mode de vie hyperactif qui nous empêche d’utiliser notre intelligence convenablement en toutes circonstances. La preuve c’est que je viens de faire un super portrait d’internet. Alors que bon…
Peut-être faudrait-il donner plus de temps aux cerveaux pour se faire à l’idée que l’autre n’a pas toujours fondamentalement tort (il a tort parce que ces arguments sont merdiques). Cesser d’alimenter des “clash” au lieu d’organiser des débats. Arrêter d’essayer de rendre notre temps de cerveau « disponible » pour toutes les formes de l’exploitation, et commencer à l’occuper avec une réflexion plus saine ? La vérité ne peut pas s’exprimer en un tweet, même hyper bien ficelé. La vérité a besoin de temps, de nuances, de précision, d’argumentation.

Science-Fiction vs Vulgarisation (ou De l’Optimisme Contrarié)

Comme vous l‘avez peut-être déjà constaté, je suis un optimiste contrarié.

J‘aime (j‘adore) l’utopie, genre subsersif aujourd’hui, puisqu’il est de bon ton de décrire comment l’Homme se foirera complètement. J’adore imaginer, souvent benoîtement et sans trop de rigueur scientifique, les merveilleux bienfaits d‘internet (libre accès à la culture, liberté d‘expression, naissance de nouvelles industries et de nouvelles niches économiques), de la technologie en général (automatisation des tâches pénibles, augmentation des chances de survie chez les plus malchanceux comme chez les plus imbéciles, découverte d‘une source d‘énergie libre et illimitée), du retour de l‘humanisme comme valeur première devant le libéralisme et la jungle du marché libre, etc.

Mais très vite, mon cerveau (ce connard), dérape. Après la lecture d‘un 1984, par exemple, c‘est logique.

La logique vient souvent pourrir mon groove lorsque j‘imagine ces mondes meilleurs. Il m‘est totalement impossible de me complaire dans une de ces images positives sans chercher à comprendre comment on pourrait en arriver là. Et surtout, sans imaginer d‘abord tout ce qui pourrait mal tourner en cours de route.

En cela je suis épaulé par des légions de récits dystopiques et post-apocalyptiques comme « Viens, je vais te redonner confiance en l’humanité en 150 pages » ou encore «  l’erreur d’interprétation qui détruisit l’humanité  ». On sent bien qu’il y aura toujours un débile ou un égoïste pour faire foirer le truc.


En général ce genre de récit prend appui sur un raisonnement qui m’agace: la science est néfaste et elle produit des bombes nucléaires. C’est bien une rhétorique d’homme de lettres qui à l’école détestait les maths. Certes il a dû exister des scientifiques véreux, des militaires généreux et patriotes et des chercheurs grassement rémunérés par des laboratoires pharmaceutiques, mais la science n’y est pour rien. Si on n’avait pas laissé les entreprises et l’armée être les plus offrants dans le domaine de la recherche, le chercheur aurait eu un réel choix entre le bien commun et l’intérêt privé. Dès lors qu’on a le choix entre survivre honteusement mais bien payé et crever la dalle dans une gloire anonyme après 8 ans d’études, les dés semblent pipés, ne trouvez-vous-t-il pas ?

Evidemment tout cela est infiniment plus compliqué, il existe aussi des entreprises bienfaisantes et des états dirigés par des autocrates (en anglais : sons of bitches) sans vergogne, mais il est totalement illogique et idiot d’accabler la science. On n’accable pas l’agriculture à cause du quinoa. Pourtant c’est dégueulasse et tout le monde le sait. Pourquoi ? Parce que l’agriculture n’y est pour rien. Comment ça, je fais de la démagogie ? Bah, je recommencerai parce que ça marche bien.

Toujours est-il que mon esprit scientifique fout les boules à mon imagination, qui n’arrive pas à évaluer clairement ce qu’elle voit : faut-il être optimiste ou pessimiste ? J’ai rarement été sensible à l’utopie ou à la dystopie. Il arrive que des récits d’anticipation ou autres me subjuguent mais ce n’est jamais parce que je leur reconnais une clairvoyance exceptionnelle. Il ne suffit pas d’être un incroyable observateur comme l’ont été Orwell, Vernes et beaucoup d’autres. Il faut aussi être un bon conteur. L’art de la narration est au moins aussi important que la pertinence de ce que l’on raconte. C’est pour ça que pour une fois la littérature de fiction n’est pas forcément le meilleur moyen de guider mon imagination indécise.

Dans ces cas-là, je me plonge dans La Réalité Cachée de Brian Greene, dans Effondrements, comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie de Jared Diamond, dans Le gêne égoïste de Richard Dawkins ou même dans Comprendre la physique, dont je vous ai déjà parlé quelque part. J’aime que des gens qui sont à la pointe du savoir humain dans un domaine s’abaissent à mon niveau pour m’élever un peu. Bien sûr, en ce qui me concerne les notes de bas de pages de Greene resteront un mystère insoluble et fascinant à tout jamais (je fais évidemment partie de ces gens qui détestaient les maths à l’école. Maintenant je les aime bien parce qu’on ne me force pas à essayer de les comprendre, j’essaye tout seul. Parfois ça marche, parfois j’abandonne mais sans aigreur, plutôt avec une profonde admiration et une tendresse pour un mathématicien rêveur aux yeux distants, dans sa bulle, chauve sur le sommet du crâne que je me représente toujours en voyant une équation imbitable pleine de signes cabalistiques). C’est à la fin d’un de ces bouquins que je me sens remonté à bloc, l’inspiration au beau fixe et l’extralucidité branchée sur le triphasé. En gros, j’ai une gaule métaphysique à faire peur à la sainte vierge. Et une certaine propension au blasphème, mais je m’en fous je me réincarnerai en Megachasma Pelagios puisque des médiocres m’ont dit que je ne pourrai pas être le tout puissant sarlaac sous le fallacieux prétexte qu’il serait une créature de fiction. Vous n’en savez rien, d’abord.

En bref : si comme moi vous êtes perplexe face à l’égale mesure de dangers et d’améliorations à venir, lisez des bouquins de vulgarisation un peu sérieux. C’est sincère, reposant, et le plus souvent ça rend humble. Si vous recherchez l’évasion, lisez de la « Science-réalité », c’est mieux qu’à la télé, ça vous apprend qu’il y a de bons scientifiques, des gens géniaux qui passent des années (que dis-je, des dizaines d’années!) à trier des crottes d’oiseaux, à compter des atomes, à remplir des tableaux excel. ça vous apprend aussi que la science telle qu’on vous la présente dans les médias ou par le truchement des politiciens N’EST PAS LA SCIENCE.

Ça a aussi des tas d’avantages annexes de lire un bouquin de vulgarisation : ça vous éloigne de toutes les contingences de la vie quotidienne, ça vous donne envie, ça vous berce pour dormir, ça vous épate jusqu’à l’hilarité, ça vous donne une bibliothèque de choses à réviser mentalement quand vous ne pouvez échapper au discours de monsieur le maire ou de votre collègue de bureau. Et pour ma part, ça me permet de pencher du côté de l’optimisme. Je vous vois venir : comment le fait de savoir que l’univers est gouverné par des lois tellement contre-intuitives que seuls les mathématiciens de haut vol peuvent réellement les appréhender peut-il me donner quelque espoir dans une société meilleure ? J’en sais rien. Et les récits captivants de toutes ces civilisations disparues à jamais à cause de comportements que nous sommes allègrement en train de reproduire ? Oui, je me sens mieux après les avoir lus. C’est comme une dystopie anachronique : C’est déjà arrivé, et on sait à peu près comment. On devrait pouvoir faire du rétro-engineering historique et corriger le tir, non ? j’en sais rien. Mais je me sens un poil plus optimiste à chaque fois.

Notez que les causes comme les conséquences de mon optimisme contrarié sont souvent bien plus triviales. Il suffit de penser à la première fois que j’ai mangé du quinoa parce qu’on m’avait dit que c’était bon, ou encore du conflit encore non-résolu entre mon attrait pour les œuvres d’art impérissables et ma passion pour les abjectes daubes cinématographiques.

Ode à la méthode scientifique

Le fardeau de la preuve se fait toujours plus lourd

Et le temps se contracte et se tasse

Pour une question rhétorique crasse

Combien d’heures de travail et combien de discours?

Que valent les arguments

Face à ton opinion

Quand les uns veulent du temps

Et l’autre de l’attention?

Que valent les recherches, le travail, le savoir

Face à ta croyance?

Un axiome de mauvaise foi qui n’a qu’un seul pouvoir

Brandir sa victime et punir son offense.

L’épuisement de l’esprit qui s’acharne

À expliquer sans haine et sans crainte

Devant un tribunal entouré d’armes

À des pacifistes hurlant leurs plaintes.

L’épuisement du corps qui se blesse

Sur le front du plastique, sur la seringue de la perf’

préserver ceux qui ne dirige que leurs fesses

Et protéger ceux qui les blâment sans cesse.

Épuisement moral de la répétition

Prêcher la tolérance à un banc de poissons

Qui au premier mouvement vous laissera seul

Sécurité qui n’a plus que son nom.

Recevoir s’apprend et apprendre se transmet

Vous ne le verrez pas, jamais vous ne le saurez

La victoire n’est pas là, ils ne sont pas pour vous

Ces lauriers.

Si nous le faisons c’est que nous savons bien

Que le terreau des tyrans c’est la juste colère

Et que les paroles aisées ne volent pas bien loin

L’apparente facilité promet mais ne tient guère.

Je vous emmerde tous, je ne vous déteste pas

Vous croyez servir la justice en emboîtant vos pas

Détester est un effort

Emmerder m’emplit de joie!

Déconstruis l’incohérent, rétablis le sens

Détruis les illusions, exige l’exigence

Sépare les faits des opinions

Et tu mourras en avance.

We do not do these things because they are easy

But because they are hard.

Répète-toi ces mots de Kennedy

Lève le voile de vérité dont l’ignorance se farde.

Les enseignements de Tchernobyl

J’ai re-visionné la série Tchernobyl, et j’ai beaucoup de mal à ne pas voir, dans le témoignage du Valery Legasov fictif d’HBO une mise en garde terriblement actuelle. Voici ma traduction de deux passages de l’épisode 5. Dans le premier, Legasov répond au juge qui l’avertit: s’il insinue que le Parti Soviétique est responsable de l’accident de la centrale, il s’aventure sur un terrain dangereux.

“Je me suis déjà aventuré sur un terrain dangereux. Nous sommes sur un terrain dangereux en ce moment même. A cause de nos secrets et de nos mensonges. Ils sont presque ce qui nous définit. Quand la vérité offense, nous mentons, et mentons, jusqu’à ce que nous oubliions qu’elle est là, mais elle est toujours là. Chaque mensonge implique une dette envers la vérité. Tôt ou tard, la dette se paye.”

Le second passage est une sorte de morale formulée par la voix de Legasov hors-champ tandis que la caméra survole une forêt contaminée au coeur de la zone d’exclusion (une forêt similaire à celle qui a pris feu en avril 2020, non loin d’un dépot de matériel radioactif et, bien sûr, de l’ancienne centrale dans son sarcophage):

“Être un scientifique, c’est être naïf. Nous nous focalisons tellement sur notre recherche de la vérité que nous en oublions le peu de gens qui veulent vraiment nous la voir trouver. Mais elle est là pour toujours. Qu’on la voie ou non, que l’on choisisse de la voir ou non. La vérité n’a que faire de nos besoins ou de nos désirs. Elle n’a que faire de nos gouvernements, de nos idéologies, de nos religions. Elle attendra patiemment, pour l’éternité *. A la toute fin, voilà le cadeau de Chernobyl: Quand auparavant je craignais le coût de la vérité, je demande juste à présent: quel est le coût du mensonge?”

* Allusion aux déchets radioactifs? (à ce sujet, si vous n’avez pas vu le reportage “Into Eternity”, je vous le conseille fortement)

Aujourd’hui, on entend un peu partout que les scientifiques (sauf ce bon Pr Raoult et Donald Trump) sont tous de mèches avec les fonctionnaires du monde entier pour taire les secrets et hourdir un complot mondial. Deux choses:

1) Si cela avait été le cas à Tchernobyl, personne n’aurait jamais su que le Parti avait fait des économies sur les systèmes de contrôle des réacteurs nucléaires, et certains des 16 autres réacteurs du même type en activité en URSS auraient explosés (à commencer par les autres réacteurs présents dans la centrale) pendant que les officiels du Parti se seraient gargarisés de “un réacteur nucléaire, surtout soviétique, ne peut pas exploser”. Pourtant, il y a eu des dizaines de scientifiques et de fonctionnaires pour chercher la vérité au prix de leur vie, de celle de leurs famille, de leur liberté. Ils ont bravé le KGB, les radiations mortelles, le cancer, la vindicte vertueuse du peuple et de l’état. S’ils n’avaient pas souffert et ne s’étaient pas sacrifiés, le continent Européen serait probablement un désert radioactif. Réveillez-moi dans 48 000 ans quand je pourrai sortir sans que mes organes se liquéfient à l’intérieur de mon corps.

2) Si cela avait été le cas pendant la guerre froide, Stanislav Yevgrafovich Petrov (un bon vieil officier de marine élevé au grain et obéissant comme on n’en fait plus) aurait obéit à la procédure de riposte en cas d’attaque nucléaire américaine et aurait déclenché la fin du monde à cause de trois mouches drosophiles forniquant sur un capteur.

Alors, voilà: penser qu’il n’y ait pas une seule personne, aujourd’hui, pour dire la vérité, penser que tous ces miliers de scientifiques qui sacrifient leur sommeil, leur espérance de vie, leur vie sociale, leur famille, mentent sur le covid, sur le changement climatique, sur les vaccins, c’est soutenir une impossibilité statistique. C’est soutenir qu’un réacteur nucléaire, surtout soviétique, ne peut pas exploser.

Véracité vs Vérité

Notre désir de véracité enclenche dans la société un réflexe critique qui, poussé à son paroxysme, nous conduit à rejeter l’idée qu’il y aurait des vérités sûres. Dès qu’une vérité apparait, on se demande si elle ne serait pas culturelle, contextuelle, éphémère, si le consensus autour d’elle ne serait pas lié à des intérêts…

On utilise le bon sens pour critiquer la science alors qu’elle s’est construite contre lui. Les lois qui gouvernent les phénomènes contredisent l’observation. Vous ne pouvez donc pas utiliser votre expérience empirique du monde pour l’expliquer. Or, c’est ce que vous faites quand vous commentez sans avoir étudié un sujet.

“J’en sais rien, mais je pense que… J’ai pas étudié la question, mais je ne ressens pas le mouvement inertiel”.

Dans la vie de tous les jours, ce n’est pas grave, on le fait tous. Mais dans le débat public c’est destructeur. Les idées populistes sont éloquentes, pleines de bon sens et complètement fausses.

Quand vous dites qu’on ne doit pas croire au changement climatique parce qu’on est incapable de prédire le temps qu’il fera dans 3 jours, vous confondez fluctuation et mesure moyenne.

Prenez l’eau d’un ruisseau. En connaissant le terrain, nous sommes parfaitement capables de prédire quel chemin va emprunter l’eau dans son ensemble. En revanche, nous sommes totalement incapables de savoir quel sera le chemin emprunté par une seule molécule d’eau dans ce ruisseau parce que ce mouvement est chaotique. Un simple filet d’eau contient des milliards de milliards de molécules. Je peux prédire leur comportement global, malgré leur nombre, cependant, à cause de leur nombre, je ne peux pas – et ne pourrai sans doute jamais – décrire le mouvement d’une seule d’entre elles.

De la même façon, je peux vous dire qu’au mois d’août à Paris, il fera en moyenne plus chaud qu’au mois de janvier, sans être capable pour autant de vous dire quelle température il fera dans 3 semaines ou le 15 août. Donc on peut faire une prédiction climatique qui dépasse les prédictions météorologiques.

Après on entend dire que ce serait du mépris de classe que d’exiger qu’une personne qui prend la parole ait étudié le sujet sur lequel elle s’exprime. Au nom d’une vision de la démocratie.

Deux choses:

Premièrement, si l’accès à la connaissance n’est pas suffisant ou pas assez encouragé, il est de notre devoir de le favoriser (en reprenant le pouvoir sur tout les vecteurs que nous avons laissé en pâture au marketing, à la communication et aux gourous de toutes sortes: écoles, journaux, radio, télé, internet).

Deuxièmement, il est aussi de notre devoir de réfuter par l’argumentation les idées populistes qui se revendiquent du bon sens pour contester les connaissances.

Augmentons la connaissance que nous avons de nos connaissances et arrêtons de les traiter nous-même comme des croyances.

Bien sûr il est impossible d’être simultanément cultivé dans tous les domaines du savoir. C’est pour cela que nous avons des experts, des vrais.

Je ne parle pas de censure. N’importe qui peut poser n’importe quelle question, et doit pouvoir obtenir une réponse étayée, même si celle-ci est “nous ne savons pas”. Il faut plus de courage pour dire “nous ne savons pas” que pour dire “nous ne sommes pas médecins, mais nous pensons que vous devez …”. Mais n’importe qui ne devrait pas pouvoir, sans avoir de connaissances, émettre des prescriptions, des lois, asséner des mensonges.

Tout n’est pas relatif. La science n’est pas le doute. Le désir de véracité est naturel et sain dans une république. Mais par pitié, ne vous faites pas avoir par les explications les plus simples et les plus éloquentes. Ce n’est pas parce que les critères de définition de la vérité sont nombreux et difficiles à cerner que la vérité n’existe pas.